*** Olivia ***
Le type en costume noir était à deux doigts de signer. Le stylo avait presque atteint la dernière feuille de la liasse d’une centaine de pages. Olivia avait signé et paraphé chacun des feuillets et il ne restait plus qu’un gribouillis de ce jeune dirigeant de multinationale sur cette page pour que sa fortune soit assurée.
Ou presque.
Il devrait y avoir une phase de tests en situation réelle, pendant quelques semaines. A priori, Olivia avait fait assez de tests en simulation pour être certaine que son logiciel fonctionnait bien et que ses algorithmes étaient impeccables, mais on n’était jamais à l’abri d’un souci de dernière minute ou d’une incompatibilité débile entre le système d’exploitation et les logiciels.
Encore quelques secondes. Ce prétentieux fils à papa relisait une dernière fois les petites clauses pourries qu’il avait fait ajouter au contrat à la dernière minute, histoire d’être certain de ne pas avoir le moindre centime à rembourser à Olivia si un petit bug apparaissait au cours des semaines à venir.
Olivia avait toujours à la fois envié et détesté ces gosses de riches. Elle avait dû en baver pour en arriver là où elle en était. Depuis trente deux ans maintenant, elle s’était passionnée pour l’informatique, à l’époque où seuls quelques types bizarres à la Bill Gates osaient tenter des trucs dans le garage de leurs parents avec ces machines étranges auxquelles personne ne croyait. Elle aussi avait bidouillé des processeurs avec des pièces détachées et des circuits imprimés faits maison, bricolés dans sa chambre d’ado d’abord puis dans son petit appartement de banlieue parisienne.
Elle avait grandi avec le mépris de ce qu’elle était - fille unique d’une mère célibataire et plutôt modeste - puis de ce qu’elle faisait - “des trucs d’ordinateurs” comme on disait à l’époque. Depuis, elle avait rejoint plusieurs boîtes de conception et aujourd’hui, elle était reconnue comme une des meilleurs spécialistes de la sécurité informatique au monde. Du moins de sa génération.
A cinquante ans, elle était restée belle et très attirante, brune au teint légèrement hâlé, avec de grands yeux verts, mais elle avait fait le choix, dans les années quatre vingt, de rester seule. Le mariage ne la tentait pas. Elle avait du travail. La maternité ne l’intéressait pas non plus. Aujourd’hui, elle ne regrettait pas. La famille ce n’était pas son truc de toutes façons. Sa priorité, c’était sa passion, son bébé, son logiciel.
Pendant qu’elle songeait rapidement à tout ça, le trentenaire fringuant à cravate ridicule avait enfin terminé sa lecture et signait la dernière page du contrat. Il avait entamé la série de paraphes de bas de pages et Olivia voyait son compte en banque se remplir, rapidement et sûrement. Elle était aux anges. Depuis de nombreuses années, elle avait l’impression de réussir tout ce qu’elle entreprenait. Elle n’avait jamais voulu être riche, mais à son âge, elle commençait à songer à sa retraite et ce contrat ne signifierait certainement pas la fin de ses travaux, au contraire. C’était juste la garantie de travailler sereinement sans s’inquiéter des lendemains qui déchantent.
Tandis que son interlocuteur torturait les feuilles de papier avec la pointe de son stylo en platine, elle réfléchissait à ses réussites surprenantes. En fait, elle avait toujours été douée pour tout. Il lui suffisait d’essayer quelque chose pour que ça fonctionne. C’était inexplicable, elle avait le truc. Le bon truc. Une négociation difficile? Olivia savait faire. Courir le marathon de New York alors qu’elle n’avait pas fait de sport depuis le bac? Après trois mois d'entraînement, elle était prête et l’avait fait, avec un temps impressionnant pour sa catégorie. A ce point de sa vie, elle avait l’impression de n’avoir échoué, et encore, pas par sa faute, que dans un domaine. Elle ne connaissait pas son père, que sa mère n’avait connu qu’une seule nuit, cette même mère qui était morte d’un cancer beaucoup trop tôt, sans qu’Olivia n’ait l’occasion de l’embrasser une dernière fois.
Autour de la table des négociations, deux assistants d’une vingtaine d’années s’occupaient de poser des coupes face aux signataires et de les remplir de champagne. Quand le dernier feuillet fut paraphé, le jeune patron prit sa coupe en souriant et trinqua avec Olivia :”A vous et à votre logiciel chère madame!”. Olivia porta la coupe à ses lèvres. C’était gagné.
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