samedi 19 décembre 2020

La Malédiction de la Déesse (8)


*** Zeus ***


La vieille boutique d’horlogerie / bijouterie n’avait pas changé depuis presque quatre décennies. Situé au fond d’une cour dont l’accès était désormais limité par un lourd portail en métal et sans plaque ou publicité informant de son existence, l’atelier du roi des dieux dans le troisième arrondissement avait vocation à rester cacher plutôt qu’à gagner beaucoup d’argent. Dans son souci de rester discret, le dieu avait choisi d’habiter un studio à l’étage du dessus et s’était procuré tout l’immeuble pour s’assurer qu’il n’aurait aucun voisin pour le déranger.

Athena supposait que c’était surtout la proximité des voisines qui pouvait poser problème, mais elle ne lui en avait jamais parlé. A vrai dire, elle ne lui avait plus véritablement parlé depuis plusieurs siècles. A l’époque, Zeus avait capturé et bâillonné Athena et Hera pour se venger d’elles parce qu’elles avaient tenté de le ligoter pour lui faire payer son arrogance. Cette histoire datait un peu, mais la cicatrice était encore profonde pour la déesse. Elle était passée à plusieurs reprises devant l’atelier parisien, mais n’avait jamais osé pousser la porte de métal.

Cette fois, elle n’avait plus le choix, elle osa.


“Tiens donc, regardez qui voilà”. La voix tonitruante du père des dieux résonna dans toute la cour alors qu’Athena n’avait pas encore posé le pied dans le sanctuaire de Zeus. Le dieu se tenait sur le pas de la porte de son atelier, à une dizaine de mètres de la porte d’entrée où était Athena. A part sa tenue, il n’avait pas changé depuis l’antiquité. Vieux bougon barbu avec des cheveux gris et un regard bleu azur. Il avait toujours eu un air de père noel en moins jovial. Pour recevoir Athena, il portait une tenue très branchée, à la manière des Hipsters qu peuplaient son quartier, sur laquelle il avait revêtu un tablier en cuir plein de taches de graisse.

“Entre, qu’est-ce que tu attends?” La voix du vieux dieu était cordiale. Athena ne soupçonnait aucun piège et accepta l’invitation. Elle traversa la cour et les deux dieux se tombèrent dans les bras.

“Qu’est-ce que tu deviens ma fille?

_ Ne m’appelle pas comme ça.

_ Toi non plus tu n’aimes pas cette histoire de famille? Je ne savais pas.

_ Je trouve ça stupide. Tu peux m’appeler par mon prénom.

_ Je veux bien. Entre dans l’atelier. Je te sers un verre.”


L’atelier ressemblait plutôt à un gigantesque chantier mal organisé, avec des bouts d’engrenages et de bibelots qui trainaient sur les moindres centimètres carrés d’espace disponible. Sur une table, dos à la porte, une portion vide d’une trentaine de centimètres de large laissait entrevoir le carrelage blanc sali de la paillasse originale. Sur les murs, Zeus avait épinglé des schémas techniques et des gravures représentant la Grèce. En discutant, Zeus servit à Athena un verre d’eau fraîche et il prit la même chose.

“Tu ne veux pas mettre de photos? C’est plus joli que tes vieilles gravures.

_ Je ne me suis pas encore fait à ce genre de technologie. D’ici quelques siècles peut être.

_ je suppose que l’informatique, la génétique et toutes ces choses ça ne te parle pas trop non plus.

_ Je progresse à mon rythme.” Athena contempla rapidement les gravures, mais ne souhaitait pas s’attarder sur le sujet. La Grèce était loin, le sujet était encore un difficile pour la plupart des divinités exilées à Paris.

“Comment vont les amours? Demanda Athena.

_ Je me tiens tranquille depuis pas mal de temps. J’ai du boulot. Répondit Zeus en montrant ses bibelots du doigt. Et toi? Tu t’es trouvé un jeune mortel plein de vigueur?

_ Je n’ai pas eu la tête à ça depuis quelques décennies. Et les mortels ne sont pas plein de vigueur très longtemps tu sais.

_ Je sais.” Le dieu semblait perdu dans ses pensées. Sûrement de vieux souvenirs de transmutation en cygne ou des trucs du genre, songea Athena.


“Mais tu n’es pas venue pour me parler météo je suppose.

_ Gagné. Je suis là par ta faute et celle d’Hera.

_ Qu’est-ce que cette vieille chouette me repproche encore? On est séparés depuis des siècles.

_ Je sais. Mais il n’empêche qu’elle m’envoie régler un de vos problèmes de couple.

_ Mais quel couple bon sang?” Zeus s’agaçait. Son regard devenait plus sombre. Athena regarda tout autour d’elle pour vérifier si le terrifiant Foudre n’était pas prêt à servir. Sans son armure, elle ne tiendrait pas longtemps face au roi des dieux en colère.

“Je m’en fous un peu pour tout te dire. Je veux juste une réponse. Une seule.”


Zeus considéra la déesse, sourit, sembla se calmer et finit par s’asseoir. “Demande. Mais si ta question me saoule, tu fous le camp et tu laisses l’autre mégère se démerder. Compris?

_ Ca me va. Pour faire court, elle te reproche d’avoir eu une aventure avec une mortelle dans les années soixante. Un enfant est né de votre histoire. Elle a lancé une malédiction à l’enfant quand elle l’a appris. Est-ce que tu te souviens du nom de la mère ou est-ce que tu connais l’enfant?

_ Les années soixante? Tu as entendu parler de ce que les mortels nommaient l’amour libre? Tu te rends compte que je ne me souviens pas des noms de tous ceux et celles avec qui j’ai baisé à l’époque?

_ Il me suffit d’un nom. Tu n’as pas fait des gosses avec toutes tes conquêtes quand même?

_ Sûrement pas non. Mais de là à pouvoir te donner un nom… Je suis désolé, mais là, je ne peux rien faire. C’est déjà une surprise d’être à nouveau papa à mon âge.”

Le vieux dieu souriait de sa blague.


“Ne te fous pas de moi”, dit Athena qui lui tournait déjà le dos pour sortir de l’atelier.

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